Ce mot, on le découvre en général dans une ligne d'annonce, du genre « mise à niveau du réseau et hard fork, dépôts et retraits temporairement suspendus ». Dans la foulée circulent deux rumeurs opposées : il y aurait des coins gratuits à récupérer, ou bien un risque de tout perdre.
Les deux sont fausses dans la plupart des cas, et vraies dans quelques-uns. Pour savoir dans lequel vous êtes, il faut comprendre ce qu'est un fork, pourquoi il en existe deux sortes, et à quel moment votre argent est réellement exposé.
Une suspension des dépôts et retraits ne touche pas aux fonds déjà présents sur votre compte. Ce qui est risqué pendant la pause, c'est d'envoyer des coins vers le réseau concerné.
Ce que dit vraiment une annonce de fork
Les annonces de « hard fork » publiées par les plateformes portent souvent sur une mise à niveau planifiée : tout le réseau adopte les nouvelles règles et, la plupart du temps, aucun nouveau coin n'apparaît. Pour la plateforme, l'enjeu est surtout qu'aucun dépôt ne reste coincé pendant la transition. Exception notable : après la Merge d'Ethereum en 2022, une partie des mineurs a continué l'ancienne chaîne sous le nom d'ETHW, et une plateforme a crédité 1 ETHW pour 1 ETH aux utilisateurs éligibles.
Le schéma se répète. Les dépôts et retraits du réseau concerné sont suspendus autour de l'heure prévue, le trading continue. Une plateforme l'écrivait noir sur blanc lors d'une mise à niveau de la BNB Beacon Chain en 2022 : dépôts et retraits suspendus, trading non affecté, aucun nouveau token créé, mises à jour techniques prises en charge pour les détenteurs, réouverture une fois le réseau jugé stable et sans nouvelle annonce. La durée de la pause varie donc d'une plateforme à l'autre : fiez-vous à l'annonce de votre plateforme ou, à défaut, à l'état réel des dépôts et retraits sur la page concernée.
Si vos coins sont sur une plateforme, il n'y a donc presque rien à faire, sauf éviter d'envoyer des fonds sur ce réseau pendant la suspension. Ce qui change quand les fonds sont gardés par une plateforme plutôt que dans votre propre wallet est détaillé dans wallet ou compte d'exchange.
Pourquoi une blockchain peut se scinder
Aucun siège central ne décrète « à partir d'aujourd'hui, on tient le registre autrement ». Chaque nœud vérifie les blocs selon les règles du logiciel qu'il fait tourner. Mêmes règles, un seul registre ; règles différentes, deux registres possibles.
L'entrée « fork » du glossaire développeur de Bitcoin décrit d'abord un cas qui n'a rien à voir avec les règles. Deux mineurs trouvent un bloc à la même hauteur presque au même instant ; le réseau reste partagé jusqu'au bloc suivant (une dizaine de minutes en moyenne sur Bitcoin), qui tranche, et l'autre branche est abandonnée. C'est l'une des raisons pour lesquelles une plateforme attend plusieurs confirmations avant de créditer un dépôt.
Les forks qui méritent un nom sont ceux où les règles changent. Une seule question les distingue : un nœud qui n'a pas été mis à jour accepte-t-il encore les blocs produits avec les nouvelles règles ? Pour la notion de nœud et de registre partagé, voir la blockchain.
Soft fork : la règle se resserre
Un soft fork resserre les règles : une partie de ce qui était valide ne l'est plus. C'est presque mot pour mot la définition du glossaire Bitcoin, qui précise que les anciens nœuds reconnaissent toujours les nouveaux blocs comme valides. Le soft fork est donc rétrocompatible.
Une image. Une salle de concert acceptait les billets papier et les billets électroniques ; elle n'accepte plus que les électroniques. Un billet électronique passe à la borne d'entrée restée sur l'ancien logiciel comme à celle qui a été mise à jour : il n'y a toujours qu'une seule file.
L'exemple classique est SegWit. Son texte de référence, la BIP 141, indique en toutes lettres « soft fork » dans le champ « Layer » de son en-tête ; le changement a été activé le 24 août 2017, au bloc 481 824. Le même document ne cache pas la contrepartie : les nœuds non mis à jour ne voient pas et ne vérifient pas les nouvelles données de témoin.
Pour un simple détenteur, un soft fork ne demande quasiment rien. Vos coins ne sont pas dupliqués.
Hard fork : un même mot, deux usages
Un hard fork modifie les règles au point que les anciens nœuds rejettent les nouveaux blocs. À la salle de concert, ce serait accepter en plus un billet affiché dans une nouvelle appli que l'ancienne borne ne sait pas lire : la borne mise à jour laisse passer, l'ancienne refoule.
Ce qui prête à confusion, c'est que Bitcoin et Ethereum n'emploient pas le mot de la même façon. Le glossaire Bitcoin définit le hard fork comme une divergence permanente de la chaîne : il décrit un résultat. La chronologie d'ethereum.org range au contraire chaque mise à niveau planifiée parmi les « forks » : elle décrit un moyen. Côté Ethereum, la plupart de ces mises à niveau ont été suivies par l'ensemble du réseau, sans qu'une seconde chaîne survive ; les exceptions notables sont la DAO en 2016 et ETHW après la Merge de 2022.
| Événement | Date et bloc | Type | Pour le détenteur |
|---|---|---|---|
| SegWit (Bitcoin) | 24/08/2017, bloc 481 824 | Soft fork | Une seule chaîne, rien à faire |
| Séparation de Bitcoin Cash | 01/08/2017, bloc 478 559 | Hard fork | Chaque BTC détenu donnait aussi 1 BCH |
| Fork de la DAO (Ethereum) | 20/07/2016, bloc 1 920 000 | Hard fork | ETH d'un côté, Ethereum Classic (ETC) de l'autre |
| Spurious Dragon (Ethereum) | 22/11/2016 | Hard fork (suivi par tout le réseau) | Une seule chaîne a continué |
Sur la DAO, ethereum.org résume ainsi : certains mineurs ont refusé le fork, estimant que l'incident n'était pas un défaut du protocole, et ont ensuite formé Ethereum Classic. Pour Bitcoin Cash, Wikipédia note que toute personne détenant un bitcoin au moment du fork détenait automatiquement une unité de Bitcoin Cash. Le poids des mineurs dans ce genre de décision est expliqué dans PoW et PoS.
Deux chaînes, une seule clé : le rejeu
Quand une chaîne se scinde vraiment, vos fonds existent des deux côtés, contrôlés par la même clé privée. C'est ce qui rend possible une attaque par rejeu : une transaction signée sur une chaîne est rediffusée telle quelle sur l'autre, et l'opération s'exécute aussi sur la seconde chaîne.
Ethereum y a répondu en novembre 2016 avec l'EIP-155, intégrée à Spurious Dragon. Une transaction peut désormais porter l'identifiant de sa chaîne ; signée ainsi, elle reste valable sur Ethereum mais ne l'est pas sur Ethereum Classic. Toutes les chaînes nées d'un fork n'ont pas forcément prévu une protection équivalente : c'est à vérifier dans leur propre documentation avant de bouger quoi que ce soit.
Si c'était à nous de choisir, les coins concernés resteraient immobiles quelques jours avant et après le fork, le temps que les dépôts et retraits rouvrent réellement sur les plateformes. Quelques jours gagnés ne valent pas une transaction bloquée à mi-chemin.
Réclamer les cryptos issues d'un fork sans se faire dépouiller
C'est rarement le fork qui fait perdre de l'argent, c'est la réclamation. Pour obtenir les coins de la nouvelle chaîne, il faut prouver qu'on détenait des fonds avant la séparation, donc signer avec sa clé. Un faux « outil de réclamation » n'a qu'à demander la phrase secrète pour vider d'un coup vos adresses sur les deux chaînes.
Après le fork de Bitcoin Gold en 2017, le site mybtgwallet a fait exactement cela. Selon CoinDesk (22 novembre 2017), il demandait aux utilisateurs leurs clés privées ou leurs phrases de récupération pour « générer » un wallet BTG. Plus de 3,3 millions de dollars ont disparu, dont plus de 3 millions en bitcoins et seulement quelque 107 000 dollars en BTG. L'équipe du projet l'avait même recommandé sur Twitter.
Une seule règle à garder : aucun site légitime n'a besoin de votre phrase secrète pour vous « créditer », « activer » ou « vérifier » quoi que ce soit. Pourquoi la phrase secrète ouvre tout, c'est expliqué dans clé privée et phrase secrète. Si vos coins sont sur une plateforme qui annonce distribuer ceux du fork, attendez simplement la distribution.
En France, un réflexe de plus avant de confier quoi que ce soit à un service inconnu : l'AMF publie une « Liste noire Crypto-actifs » recensant les acteurs qui ont fait l'objet d'une mise en garde. Lors de notre consultation, elle avait été mise à jour le 11 septembre 2026. Ne pas y figurer ne prouve rien, et l'AMF le rappelle elle-même : un acteur doit disposer des autorisations nécessaires pour exercer en France. En cas de doute, AMF Epargne Info Service répond aux particuliers.
Si vous tenez à réclamer vous-même, l'ordre prudent le plus souvent conseillé est le suivant : créer d'abord un nouveau wallet, avec une nouvelle phrase secrète, y transférer tout ce que contrôle l'ancienne phrase, sur toutes ses adresses et toutes les chaînes, vérifier qu'il ne reste rien, et seulement ensuite importer l'ancienne phrase secrète dans un logiciel de wallet compatible avec la nouvelle chaîne, jamais dans un formulaire en ligne. mybtgwallet avait lui aussi été recommandé par l'équipe du projet, et il a emporté des litecoins et des ethers en plus des bitcoins : l'ordre compte donc davantage que le choix de l'outil. Une fois tout déplacé, un outil piégé ne peut plus vous prendre que des coins que vous n'aviez pas encore.
Quand on vous promet des coins gratuits « grâce au fork », commencez par demander : s'agit-il d'une mise à niveau que tout le réseau suit, ou d'une vraie scission avec une chaîne qui a des utilisateurs ?