Dans « les baleines manipulent le marché », deux affirmations sont collées l'une à l'autre : il existe de très gros porteurs, et ils trichent. La première est banale. La seconde se prouve, ou ne se prouve pas.
La phrase ressort à chaque décrochage, sur les forums comme dans les groupes de discussion, et on la répète volontiers sans se demander ce qu'elle désigne au juste. Les sinophones ont un mot plus cru pour la même idée, gǒu zhuāng : mot à mot, le « chien » qui tient la banque à une table de jeu. Dans les deux langues, c'est d'abord une façon de râler.
« Les baleines manipulent » est une accusation : elle vise de gros acteurs, gros porteurs ou teneurs de marché, soupçonnés de faire bouger un cours à leur avantage. Être gros n'est pas une faute. Manipuler en est une, et cela se documente.
Une baleine, c'est d'abord une taille
Le glossaire de Binance Academy a une entrée « whale ». Sous l'adresse française du site, le texte est resté en anglais ; c'est une contribution de la communauté, et la page indique une mise à jour en novembre 2020. Elle dit en substance ceci : une baleine est une personne ou une organisation qui détient une grande quantité d'une cryptomonnaie donnée, sans qu'il existe de seuil précis. Autre formulation possible, selon la même entrée : quelqu'un qui possède assez de jetons pour peser nettement sur les prix, en achetant ou en vendant beaucoup d'un coup.
Pensez au marché du samedi. Un restaurateur passe tôt et emporte la moitié des tomates d'un étal : le prix de celles qui restent bouge, et personne n'a triché.
Dans cette définition, pas un mot sur la tricherie. C'est précisément ce que la phrase toute faite escamote.
L'autre accusé : le teneur de marché
Quand ce n'est pas « la baleine », c'est « le market maker ». Là encore, le mot désigne un métier avant de désigner un coupable. Un bureau de change affiche deux prix : celui auquel il vous rachète des devises, celui auquel il vous en vend. Tant qu'il tient les deux, vous pouvez changer votre argent à l'heure qui vous arrange. Le teneur de marché fait la même chose dans un carnet d'ordres.
D'après les documents officiels que nous avons vérifiés, ce métier a des règles écrites. Une annonce de Binance datée du 9 mars 2025, disponible uniquement en anglais même sous l'adresse française, rappelle les principes attendus des teneurs de marché. Nous les résumons :
- placer des ordres à l'achat comme à la vente ;
- garder une taille d'ordres suffisante aux niveaux de profondeur prévus ;
- maintenir un écart (spread) sain et stable ;
- laisser les ordres en place un certain temps, sans perturber le marché par des placements et des annulations à haute fréquence.
Ce rappel n'arrive pas par hasard. L'annonce s'intitule Actions Taken on Market Maker for GPS and SHELL Due to Market Irregularities et rend compte d'un cas précis. Deux des mesures y figurent en toutes lettres : Offboarded and forbid any further market making activities by the Market Maker on Binance, soit un teneur de marché écarté et interdit d'exercer sur la plateforme ; et Confiscated proceeds from the Market Maker for the purpose of compensating users for GPS and SHELL, soit des gains confisqués pour indemniser les utilisateurs des deux tokens concernés.
L'annonce ne nomme pas ce teneur de marché et ne décrit pas ce qu'il a fait.
Un cas, une annonce, deux projets : assez pour dire que le soupçon n'est pas forcément imaginaire, trop peu pour en faire l'explication de chaque baisse.
En Europe, « manipulation » est un mot de droit
Pour un lecteur installé dans l'Union européenne, le mot a aussi un sens juridique. L'Autorité des marchés financiers consacre un dossier thématique au règlement MiCA ; la page indique une mise à jour au 2 août 2024. On y lit que le règlement prévoit des règles pour interdire certains comportements, parmi lesquels les manquements d'initiés, la divulgation d'informations privilégiées et les manipulations de marché.
Deux précisions du même dossier méritent d'être relevées. Ces dispositions ne se limitent pas aux plateformes de négociation : elles visent les transactions sur crypto-actifs, qu'elles aient lieu sur une plateforme ou en dehors. Et quiconque organise ou exécute ces transactions par métier est tenu de s'équiper pour repérer les abus de marché et les empêcher.
Nous nous arrêtons là. Les articles du règlement, son calendrier et ce que risque concrètement un contrevenant, nous ne les avons pas vérifiés, donc nous ne les écrivons pas.
Entre l'accusation et la preuve, il manque souvent tout
Un cours peut baisser sans coupable. Tout le marché recule, ce que nous décrivons dans marché haussier ou baissier ; des positions à effet de levier sont liquidées les unes après les autres, mécanisme expliqué dans levier et liquidation ; ou les acheteurs se font simplement plus rares.
L'ennui avec « ce sont les baleines », c'est que la phrase marche à tous les coups. Ça monte : elles accumulent. Ça baisse : elles vendent. Une explication qui convient à tout n'explique rien.
Chercher un responsable après une perte, c'est humain, et nous ne nous moquons de personne. Notre règle maison reste simple : sans annonce officielle ni document d'un régulateur, sans rien qu'on puisse ouvrir et lire, nous ne traitons pas la phrase comme une information.
Quant à l'idée de « suivre les baleines », ce dico n'explique ni comment deviner leurs mouvements, ni ce que cela donnerait. Cette promesse sert souvent de vitrine à un outil payant ou à un groupe privé, comme celle des bots snipers.
La question à renvoyer
La prochaine fois que quelqu'un écrit « les baleines manipulent », répondez par ceci : de qui parlez-vous, et où peut-on le lire ?
S'il a une réponse, vous repartez avec un texte à lire vous-même. S'il n'en a pas, la phrase n'était qu'un soupir, et un soupir ne suffit pas pour décider d'acheter ou de vendre.
Un dernier cas demande plus de méfiance. Quelqu'un vous annonce que « les baleines vont faire monter le cours », puis vous propose de rejoindre un groupe payant ou de lui confier vos fonds : à ce stade, il ne s'agit plus de vocabulaire. Traitez cela comme une arnaque.