Un token ouvre à la vente, et dans les secondes qui suivent la même phrase revient sur les forums et les groupes : « les bots ont tout raflé ». Parfois c'est « les snipers », parfois « le sniping », en chinois on parle même de « scientifiques » — toujours pour désigner les mêmes gens.
Quand on débute, la phrase reste surtout opaque : elle mélange deux situations qui n'obéissent pas aux mêmes règles. Voici donc ce que le mot recouvre exactement, d'où il vient, et à quel moment il ne s'applique tout simplement pas à ce que vous êtes en train de faire.
Nous expliquons le terme ; nous n'expliquons aucune méthode.
Un « bot sniper » est un programme qui achète ou réclame un token à l'instant précis où cela devient possible, souvent depuis un grand nombre d'adresses ou de comptes. Le mot décrit une échelle et une automatisation, pas une compétence particulière, et encore moins un statut reconnu par qui que ce soit.
Ce que le mot désigne, en une phrase
Prenons une image qui n'a rien de crypto. Une billetterie ouvre à midi. Vous cliquez depuis votre téléphone ; en face, quelqu'un a aligné des machines et cent comptes qui cliquent au même moment. Il n'aime pas davantage l'artiste, il n'a pas non plus de meilleurs réflexes : il occupe simplement cent places dans la file au lieu d'une.
C'est tout ce que dit le mot. Il ne désigne ni un métier, ni un cercle fermé : les définitions qui circulent viennent surtout de médias spécialisés, de lexiques communautaires et de billets de blog, rarement du glossaire d'une plateforme. Derrière l'étiquette, on trouve aussi bien une personne seule qui pilote quelques dizaines d'adresses qu'une petite équipe, ou quelqu'un qui a acheté un outil tout fait sans trop savoir ce qu'il exécute.
Une précision d'usage, parce qu'elle revient souvent dans les discussions francophones : « sniper » un token n'est pas non plus un compliment chez nous. Quand quelqu'un l'emploie sur un ton admiratif, il parle en réalité d'une partie jouée avec d'autres règles que les vôtres.
Sur une plateforme, la distribution ne se joue pas à la seconde
La question qui inquiète le plus est rarement posée telle quelle : « est-ce que ces bots me passent devant quand je participe à une distribution depuis mon compte ? » D'après les documents officiels que nous avons vérifiés, la logique d'une plateforme centralisée n'est pas celle d'une course : elle repose sur des comptes et des soldes, pas sur des adresses ni sur la vitesse.
L'exemple des HODLer Airdrops de Binance est parlant. L'annonce du 19 juin 2024 explique que des instantanés du solde en BNB sont pris plusieurs fois par heure, à des moments aléatoires, pour calculer le solde horaire moyen détenu dans les produits d'épargne ; le calcul de la récompense se fait ensuite à partir de cet historique, sur une période elle aussi choisie au hasard après la publication. Deux conditions s'ajoutent : avoir terminé la vérification d'identité (KYC) et relever d'une juridiction éligible. Enfin, le solde pris en compte est plafonné par utilisateur, et ce plafond est annoncé à chaque édition plutôt que fixé une fois pour toutes. Les montants, les produits concernés et les conditions sont à lire dans l'annonce en cours et sur les pages de la plateforme ; notre vérification date de septembre 2026.
La même annonce porte une petite note de mise à jour, datée du 19 juin 2024 : elle retire aux sous-comptes le droit de participer aux HODLer Airdrops. Une ligne, et l'idée de multiplier les sous-comptes pour multiplier les parts tombe d'elle-même. Notons au passage que ces annonces précisent que la version anglaise fait foi en cas d'écart avec une traduction.
Les conditions d'utilisation de Binance, dont la dernière mise à jour remonte au 31 août 2023, vont dans le même sens. Parmi les critères d'éligibilité de l'article 2.1 figure le fait de ne pas déjà détenir un compte Binance ; l'article 7.2 précise qu'un utilisateur particulier n'utilise son compte que pour lui-même et non pour le compte d'un tiers, sauf accord écrit préalable. Le même texte ajoute que les comptes sont ouverts à la discrétion de la plateforme, qui se réserve le droit de refuser une demande sans motif ou de limiter le nombre de comptes détenus, et que le titulaire est entièrement responsable de toute l'activité de son compte.
Multiplier les comptes n'est donc pas ici une question de savoir-faire technique : c'est une question d'éligibilité, écrite dans un texte que l'on accepte à l'inscription. Nous ne cherchons pas à évaluer le risque de sanction à la place de la plateforme. Ce que nous constatons, c'est que la règle du jeu — instantanés du solde, identité vérifiée, plafond par utilisateur — ne récompense pas le nombre. La différence entre garder ses fonds sur une plateforme et les garder soi-même est détaillée dans wallet ou compte d'exchange.
Côté on-chain, les projets parlent de « sybil »
Le sniping vient de l'univers on-chain, celui des distributions où l'on attribue une part par adresse. D'où l'idée de répartir une même somme sur des dizaines d'adresses et de leur faire accomplir à chacune le minimum requis. Les équipes de projet ont leur propre mot pour cette pratique : un « sybil ». Le fonctionnement des largages eux-mêmes est expliqué dans les airdrops.
Le 3 mai 2024, LayerZero a publié sur son blog officiel la manière dont il comptait traiter le sujet. Le texte commence par donner l'échelle : près de 6 millions d'adresses de wallet distinctes avaient interagi avec le protocole depuis son lancement, un peu plus de deux ans plus tôt. Il vise ensuite explicitement l'entité unique qui participe avec des dizaines, des centaines ou des milliers d'adresses, et lâche une phrase restée célèbre : si vous pensez être un sybil, vous l'êtes probablement.
Le traitement annoncé pour cette distribution tenait en trois temps :
- une fenêtre de quatorze jours pour se déclarer soi-même, en échange de 15 % de l'allocation prévue, sans autre question ;
- une phase 1 où le projet publie sa propre liste des sybils identifiés : les personnes identifiées qui ne s'étaient pas déclarées ne recevaient rien ;
- une phase 2 sous forme de prime : un signalement documenté et accepté annulait l'allocation du sybil et rapportait 10 % de celle-ci à l'auteur du signalement.
Il s'agit du choix d'un projet, pour une distribution donnée ; rien n'autorise à en faire une règle générale du secteur. Mais cet épisode montre au moins que le lien entre des centaines d'adresses et une seule personne n'est pas indétectable, et qu'une identification coûte parfois plus cher que ce qu'elle rapporte.
Trois idées reçues qui circulent avec le mot
« Les snipers ont des informations que nous n'avons pas. » Le mot décrit un volume et une automatisation, pas un réseau d'initiés. Et devant une distribution calculée sur des instantanés pris au hasard, ni la vitesse ni l'information ne changent grand-chose.
« Il suffit de suivre les snipers. » Nous ne commentons pas ce que rapporte le fait de suivre qui que ce soit. Nous observons simplement que cette phrase sert le plus souvent d'accroche à la vente d'un outil, d'une formation ou d'un groupe privé.
« J'ouvre quelques comptes de plus et j'aurai ma part. » Les conditions d'utilisation citées plus haut répondent à la place de la technique : compte unique, usage personnel, nombre de comptes limitable, responsabilité entière sur l'activité du compte. Et pour les sous-comptes, la note de mise à jour citée plus haut a déjà tranché.
La question à poser à celui qui emploie le mot
La prochaine fois que vous lisez « les bots ont tout raflé », une question suffit à clarifier la conversation : vous parlez d'une distribution on-chain par adresse, ou d'une distribution de plateforme calculée sur les soldes ?
Les deux n'obéissent pas aux mêmes règles, et celui qui les mélange n'a en général pas fait la distinction lui-même. Une dernière chose, valable dans les deux cas : tout site ou outil qui promet de vous faire « participer » ou « réclamer » un nouveau token en échange de votre clé privée ou de votre phrase secrète est à traiter comme une arnaque, quel que soit le nom qu'il se donne — la raison est détaillée dans clé privée et phrase secrète.